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mercredi 14 avril 2010

Extrait de La fille bien

Tobias est un homme agréable. D’une présence agréable. Grâce à qui elle a accompli énormément de choses ces dernières années. Il ressemble à ma mère, linéaire, organisé comme un calendrier. Qui ne dépasse jamais ses limites. Ne te demande pas de les dépasser. N’est même pas conscient qu’il y en a. Matty n’a pas le temps de se demander si c’est une bonne chose. Elle noue ses cheveux dans un chignon rapide, salue la secrétaire, «le docteur vous attend, Kathy», « c’est Matty… », « pardon? », « je m’appelle Matty », « Bureau du docteur Kingsley j’écoute ». Elle hausse les épaules et ramasse les dossiers empilés dans son casier, pense à Tobias, «Bonjour Docteur», le mouvement de la porte provoque un courant d’air qui fait voler une pile de papiers posée sur le coin de son bureau. Elle se précipite pour les ramasser. Effleure la main du docteur de ses doigts glacés, d’un geste distrait, qui fait monter le sang à ses joues, comme si elle avait fait exprès d’ouvrir la porte trop violemment pour créer ce contact là, alors que ce n’est pas vrai. Kingsley ne lui plait pas du tout, vraiment pas du tout. Elle pense : ça doit être à cause de sa réputation, toutes les stagiaires sont raides de lui, je suis troublée à l’idée qu’il croie cela de moi; pensant encore : il est plus jeune qu’il ne le parait, quand on occulte la bulle d’austérité dans laquelle il se tient. Elle voit ses mains qui tremblent légèrement et les replient dans son dos. De quoi doit-elle lui parler? Elle se rappelle de la pochette qui pèse sur son avant-bras, mais elle a l’impression qu’elle pourrait tout confier aujourd’hui à ce Noir qui la regarde avec autorité. Parler de son affreuse chambre. De ses cauchemars. De son malaise depuis qu’elle est arrivée sur cette île? Je suis pas dans mon assiette. Elle pourrait lui dire : j’ai beaucoup de mal à me lever, ça ne m’est jamais arrivé docteur, beaucoup de mal à sortir de ma chambre le matin, à me sentir bien quand je vous croise dans la rue, beaucoup de mal à vous soigner, à collaborer avec vous…
Je m’excuse docteur.
Elle est étonnée d’avoir dit « docteur » alors qu’elle continue à l’appeler en elle-même « le Noir ».
Il lui sourit.
Pour mon retard ce matin.
Il n’y avait pas de navette libre, vous comprenez.

Elle a traversé St-George, déjà brûlante à huit heures, lentement, pour ne pas ruisseler sous ses vêtements avant même de commencer sa journée.

Le docteur continue de sourire, attendant quelque chose. Matty a l’impression que la température ne cesse de descendre dans la pièce, et que de la fumée sort de sa bouche chaque fois qu’elle expire. Sur le tas de la pile qui était éparpillée au sol, elle lit le nom de son tuteur, David Kingsley, dans la case du patient. C’est un formulaire d’examens.
Petit check up de routine, dit-il. Comment va Mme Sutton?.
Elle sort de sa pochette le dossier d’une patiente arrivée aux urgences ce matin avec un bras violet et gros comme une pastèque, une piqure de scolopendre, l’amputation est envisagée.

Plus tard, en sortant du tunnel des classes comme elle l’appelle, elle se rend compte qu’elle continue de l’appeler en elle-même le Noir. Qu’elle a beau connaître son nom, lui répondre « docteur », elle pense le Noir. Elle pense à lui comme à la partie d’un tout qu’elle a de plus en plus de mal à distinguer. Pourtant, elle veut les écouter, elle veut les comprendre. Elle a lu leurs écrivains. Des livres sur leur histoire. Elle se dit, leur ignorance, leur sauvagerie, le sexe comme seule source d’intérêt, leur rhum, c’est une détresse de peuple soumis. Les pauvres, on les a exclus de notre progrès.

Elle pense aussi qu’elle n’aime pas vraiment le contact physique avec ses patients. Qu’elle a peut-être confondu ses aspirations de carrière avec son désir d’être, une fois au moins, la malade de sa mère. C’est tout.

mardi 10 novembre 2009

Boite à souvenirs

Elle extirpa d'un coffret en tôle toute la vie de son père. Une petite pipe en bois noirci machouillée pour ne pas céder à l'envie d'autre chose, plus de nicotine, autre vie, autre femme. Un canif au manche en os et ouvre-bouteille cassé. Un passeport vierge. La bague verte qu'elle pensait avoir perdu. Une photo de son mariage. Une autre de sa première fille.

samedi 18 avril 2009

Une fille bien

"Comment peut-on encore penser comme ça?... c'est du racisme... néocolonialisme... tu devrais avoir honte... avec de telles phrases qu'on colporte l'intolérance... devrait être interdit..." Elle sait ce que l'on doit penser. N'a pas de doute sur l'endroit exact où se trouve la frontière à ne pas dépasser. N'est-ce pas choquant en effet d'entendre ses amis, "des gens cultivés pourtant!", imiter l'accent africain, antillais, et se marrer, dire que vraiment, ils ont essayé la coopération, que ça ne marche pas, les gens là-bas ne veulent pas travailler, attendent de l'aide, donnez-nous de l'argent et basta... "Mais voyons, s'insurge-t-elle, vous ne pouvez pas les juger avec des critères occidentaux!". Et tous ces courts-circuits dangereux. Associer noir et sexe. La pingrerie aux juifs. Il ne faut surtout pas en rire. Il faut combattre. Le port du voile. Les gens qui jettent leur pot de yaourt dans la poubelle. Elle crie mais elle a peu d'ennemis. Quand on est un intellectuel ici, on est large d'esprit. On croit à l'égalité de toutes les compétences. On croit à l'humanité enracinée en chacun de soi. On défend l'idée folle que tous les hommes, de toutes les couches sociales, de tous les pays, nous ressemblent. On les imagine discuter valeur de l'art, préparer des mets de gastronome, tolérer la différence, vouloir le bien du pays. Il ne leur manque souvent que l'argent. Et la liberté de le faire. Des siècles d'exploitation et d'esclavage leur ont appris à se conduire en sauvages enchaînés. Mais ils pourraient...

Elle mène de grandes batailles. Elle n'a jamais mis un pied en Afrique. Si, si, une semaine en Tunisie qu'elle rétorque. Je l'ai vue la misère. Et qu'elle parle aux Cubains chaque fois qu'elle passe ses vacances sur l'île. Le barman de l'hôtel. Un type intéressant, tellement cultivé. Seulement 3 % d'analphabétisme sur cette île, c'est moins qu'aux États-Unis, une réussite du castrisme. On devrait en tirer des leçons, non?

Peut-être, un jour, vivra-t-elle dans une de ces îles, le temps d'un contrat ministériel qu'aura accepté son mari. Poussé par elle. T'imagines le soleil, la mer, des plages paradisiaques, et ces gens si sympa, qu'elle admire et défend depuis tellement longtemps, qu'elle va pouvoir côtoyer comme voisins, amis. Aller faire son marché avec eux. Manger des fruits tropicaux. Elle n'hésite pas une seconde. Elle dévore tous les livres d'histoire. Elle espère pouvoir parler de leurs écrivains, ceux qui les ont libérés, ont hissé leur langue en arme de résistance contre l'occupant. Elle espère leur montrer comme elle a pris du temps pour les connaître, comme elle est curieuse. Et s'insurger contre l'esclavagisme qui plane encore, et s'insinue dans le discours, dans les raccourcis qu'elle combat, dans les champs qu'ils continuent de cultiver pour des blancs qui n'ont jamais rendu ce qu'ils avaient pris. Elle ne sait pas que dans les îles les différences de couleur sont si importantes qu'on a inventé des mots pour différencier la mulatre, d'une capre, une negresse ou une chabine.

Mais elle est blanche. Occidentale. Friquée. Habite un quartier sécurisé. Elle parle la langue de l'élite. Pas seulement une histoire de traduction comme un Anglais en France. Elle aurait beau apprendre le créole d'ici qu'elle parlerait toujours en étrangère. Une langue étrangère. Les écrivains, quel misère, le peuple ne les connaît pas, ceux qui s'épuisent à les libérer de leur image de bon sauvage. Et tous ces hommes qui boivent, le rhum, le sexe, comme seul centre d'intérêt, elle répète que c'est une détresse de peuple soumis. La faute à l'autre. Elle sourit mais ça commence à virer amère, remarques cinglantes envers le serveur accoudé au bar depuis une heure alors qu'elle attend son café - un café, c'est quand même pas compliqué! Un putain de café, deux heures pour le préparer alors qu'il y a plus de serveurs que de clients dans ce bar! Les autres "femmes de" en rajoutent. Qu'ils dépensent leur argent sur le champ, dès qu'ils en gagnent, en rhum, en loterie. S'arrêtent dans chaque lolo jusqu'à ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre. Et les femmes c'est pire encore, leur quinze gamins qui crèvent de faim à la maison, qu'elles envoient faire la pute ou le mendiant. Et qu'elles sont pas foutues de revenir avec la paye indemne. Ils n'ont pas appris à calculer, faire un budget, économiser, dit l'autre. Trop sauvages. Ça délie sa langue que retenait encore les valeurs d'avant. Autour d'un thé, elles ricanent en évoquant leurs danses lascives, leur sexualité primaire. On dirait des brutes, c,est vrai, parfois ils me font peur... Ils ignorent le second degré, ni dans l'humour, ni dans les attitudes. Ils sont en relation primaire avec le monde. Ah, et qu'ils se plaignent constamment, réclament, accusent, "nous sommes les victimes de siècles d'esclavage". Un bon moyen de ne pas bosser. Enfin, qu'ils s'organisent, qu'ils s'activent!... S'ils arrêtaient de baiser à tout bout de champ, ils auraient plus de temps... et moins de bouches à nourrir... Et hop, un biscuit enfourné sur un fond de franche rigolade.

Elle continue à se ranger du bon côté, elle veut les écouter, elle cherche les raisons. Elle cherche pourquoi ces hommes sont restés des sauvages. Les pauvres, on les a exclus de notre progrès, pense-t-elle. Et elle se pense une fille bien. Quand elle rentre au pays, et que les autres la regardent horrifiés, prononcent le mot, celui dont elle usait pour que ses interlocuteurs baissent la tête, devant ce genre d'accusation, toute défense ressemble aux débattements paniqués d'un coupable pris sur le fait. Elle explique qu'il faut être sur place pour comprendre, la réalité est bien différente dans les îles. Elle entend l'écho de tous ceux qu'elle a humiliés, qui répétaient la même phrase, et elle qui exultait d'emporter une victoire écrasante. Victoire du bien.

Elle jette une brique de lait dans la poubelle - "le bac de recyclage est sous l'évier" - qu'elle entend. Chez elle, on jette sa canette vide dans une montagne vide d'hommes, d'un geste nonchalant, comme ça, en passant le bras par la fenêtre, conduisant de l'autre main.

mardi 7 avril 2009

Être un homme

Dans le marché, le rasta me dit "tu es une de ces femmes qui se prennent pour des hommes. Avec moi, tu pourrais pas, avec les rastas, les femmes, c'est des femmes..." De la mer, rapplique une musique de mon enfance, mes longs bras cognent deux, trois coups par terre, avant de s'élever dans les airs, et mes pieds s'animent... " Oh, oobee-doo. I wanna be like you.I wanna walk like you, talk like you too... Give me the secret, mancub, Clue me what to do, Give me the power of man's red flower, So I can be like you", les vendeuses ont lâché leur stand de fruits pour sauter sur l'allée centrale, et se font valser dans les airs, et lui pendouillant par un pied, et d'envoyer bras et jambes en l'air en reprenant de plus belle "I wanna be like youuuuu, I wanna talk like youuuu, Walk like you, too. You'll see it's truuuuee, Someone like meeee can learn to be like someone like you..."
Je sors du marché les yeux fermés sur mon délire...

L'illusion de l'autre

Je suis partie dans les îles, comme une Occidentale en Afrique, avec des idées très très bien sur ce qu'il faut penser des gens là-bas, des noirs et des blancs, avec des catégories bien rangées, et des mots qui condamnent. J'appelle autodestruction ce qu'ils appellent vivre. Néocolonialisme, ce qui s'ancre dans une histoire vieille de trop de siècles. Racisme, ce qui est un rapport de classe. Et j'en reviens déçue, comme les Occidentaux d'Afrique, qui croyaient pouvoir comprendre parce qu'ils ne jugeaient pas. Qu'ils croyaient.

Mais si, ils jugeaient. Ils pensaient qu'il y avait quelque chose derrière les habits de clown noir et de miséreux. Mais ce ne sont pas des habits, et pas des clowns, et pas des miséreux. C'est leur vie, que ça vous plaise ou pas.

Le rhum est une pensée triste

Le rhum est devenu une pensée triste. Dès le matin, devant les lolos, ces buvettes de bois qui longent la route, les hommes descendent leur flasque de rhum qu'ils couchent ensuite à l'horizontale sur le comptoir comme pour dire qu'entre elle et eux, c'est elle qui s'est couchée. Ils se tournent vers moi, yeux rougis, me demandent si je suis mariée, parfois, désinhibés par la potion, ils touchent, alors il faut hausser la voix et gronder comme des enfants pas sages. Ils disent "vous les blanches, qu'est-ce que vous êtes coincées"... C'est drôle mais ça fait plaisir cette petite phrase, pour une fois qu'on existe juste pour nous, nous les femmes, sans référence à l'homme qui est censé nous accompagner.

mercredi 11 mars 2009

Perdre de vue les îles

Île après île, je quitte mon poste d'observation pour entrer dans la vie qui m'entoure. Je perds ma distance nécessaire, et mon carnet se transforme en journal de bord malgré moi. Liste d'activités. Énumération d'anecdotes. Je ne réfléchis plus aux îles. J'archive.

De toute façon, la question des îles est démesurée. Plus il y a de bruits, moins l'image est nette. Il y a autant d'îles que de personnes rencontrées. Pour lui, nous voilà sur une terre noire à 99 %, pour l'autre, c'est une terre de métissage, dans la langue, les couleurs de peau, les coutumes. Les hommes y boivent beaucoup. Parfois pas plus qu'ailleurs. Ils la trouvent sauvage, ces hommes civilisés. Mais les autres y voient une réussite dont ils sont pas peu fiers, une indépendance qui n'a pas fini comme Haïti, alors oui, la marijuana, mais pourquoi pas. Elle est dangereuse, cette île, te promène pas toute seule, même en journée, que me balance le guide. Rien à craindre ici, me glisse l'Argentin, le taux de criminalité le plus bas du monde. Mais ne va pas à Ste-Lucie, non, non, rajoute le premier... Les Grenadiens me disaient la même chose de vous, de m'en méfier...

C'est que la plupart de mes insulaires ne sont jamais sortis de leur village, construisent leur île des propos relatés, et l'archipel aussi, avec des trous dans l'image. Et toujours cette curiosité mêlée d'empathie envers les îles encore ligotées à leurs maîtres, Martinique, Guadeloupe, dont ils apprennent la bataille contre la vie chère. "Les pauvres toujours pas libres"... Mais aussi, "De quoi y s'plaignent eux, z'ont le chômage, le salaire minimum, la santé gratuite..." Ils ont conquis leur liberté seuls, triment pour avoir de quoi manger, cultivent leur terre, comprennent pas comment on peut tout attendre des autres, attendre les bras croisés que la vie change.

jeudi 5 mars 2009

Passé colonial

A Grenade et Saint Vincent, ils ne parlent jamais de l'esclavagisme. Ils rappellent avec fierté que Grenade a été française avant d'être anglaise, comme si la France valait mieux que les Anglais. Et ce flic-rasta qui ne nous en veut pas, m'a-t-il dit, pour les erreurs de nos ancêtres. Que notre sang est de la même couleur, nos corps morts pourriront aussi rapidement. Le coeur de l'homme n'est pas noir ou blanc. Il est bon, et il me sert une assiette remplie de produits frais.

On dirait qu'ils n'ont pas cette colère qui peut embrumer les autres îles des Caraïbes. En Guadeloupe, ils s'étaient pris batte de Baseball et machettes à la vitesse d'un scooter sur une route de campagne. Ils avaient eu le tord d'être blanc. Ici, être blanc, c'est un prestige acquis d'office. On y gagne quelque chose qu'on n'a jamais mérité.

lundi 2 mars 2009

La forme du voyage

Ça pourrait être une correspondance, d'un étranger dans les îles. Ça pourrait être aussi les personnages croisés. Touriste allemande qui vient chaque année chercher soleil, plage et services facilités par les années d'esclavage. Des Américains pro-Bush. Cette étudiante effrayée qui voyage en surface sans rien toucher... Ça pourrait être une fièvre qui l'emmène dans un monde sale et piquant. Rapapapapapa... dans son délire, elle entendrait s'approcher les tambours, et des corps s'enrouler dans les lames de son ventilateur... Des rires...

Mais pas n'importe quelle compagnie

C'est le danger de l'isolement, on attrape la première personne au passage. Une fille sympa, mais vide. Effrayée par tout ce qui l'entoure. Elle voyage beaucoup, jamais seule. Elle n'a pas aimé le Maroc car ils étaient trop envahissants. La Bolivie car ils étaient trop pauvres. L'Argentine. Le Pérou. Elle déteste cette île et tous ces hommes qui se conduisent comme des sauvages. Leurs provocations. La trouve dangereuse. N'a pas encore mangé ailleurs que dans sa cuisine où elle réchauffe des soupes en boîte. Végétarienne. Inquiète. Allemande. Elle marche en regardant pas terre. Ne salue pas les gens. Ne leur répond même pas. Elle ne veut laisser aucune porte ouverte. Elle calcule avec sagesse chaque geste à venir. Elle calcule chaque pièce qui sort de son porte-monnaie. Je partage ma chambre avec elle à Carriacou pour l'aider. Elle s'ouvre un peu. Découvre quelques spécialités culinaires. Accepte de s'arrêter quelques minutes pour échanger. Quand je décide de retourner sur mes pas, que je n'ai pas d'endroit où dormir, elle regarde par terre, silencieuse, espère que je n'ose pas, lui demander de me rendre la pareille. Ensuite, elle cherchera à partager d'autres heures. Sans moi merci. Elle prend des gens parce qu'elle a peur, mais elle n'est pas là, n'écoute pas, ne s'interesse pas. Elle cherche juste à laisser filer le temps le plus rapidement possible jusqu'à la date du retour. Elle fait son stage en médecine ici.


Quelques jours plus tard, je rencontrerai une Italienne avec qui l'île dévoilera un autre visage. Plus amical. Nous mangerons dans les stands rasta, bouffe biologique, poisson frais. Elle parle avec tout le monde. Cherche la bonne attitude, comme moi, entre cette foutue distance qui protège des dérapages trop fréquents mais prive de tout échange, et la trop grande familiarité... Elle était avec un groupe. Décide de ne pas les suivre et de rester seule sur cette île, inspirée par mon expérience. C'est pas fréquent une fille toute seule dans les Antilles. Elle l'a jamais fait mais elle veut savoir, se trouver là-dedans. Elle est passionnée par la culture rasta. Elle voudrait aussi aller au Pérou l'hiver prochain. Elle a 10 ans de plus que moi. Me demande si ça me tente. Nous irons boire du rhum au petit matin. Elle me laissera son lit le temps d'une sieste avant le décollage. Et une adresse mail. L'autre aussi.
Il faut bien choisir ses compagnons. Ne pas remplir la solitude d'ombres qui gachent le voyage. Être ouvert, mais garder une ligne directrice. Ne pas s'oublier.

Comme une prison

J'ai pris le bateau pour m'y rendre. Petite île qui devait être une des étapes fortes du voyage. J'ai toujours aimé les îles minuscules, celles qu'on parcourt à pied, petits villages où vous devenez une silhouette familière au bout de quelques jours. Mais dans les petites îles, il y a l'étouffement aussi. Ces regards incessants qui jugent et des mots qui se promènent de portes en portes pour condamner l'attitude de celle-ci, la paresse de celui-là. Dans les petites îles, des gens qui n'en sont jamais sortis. À peine le pied posé sur l'île de Carriacou, je deviens un véritable phénomène de foire. On me touche, on m'interpelle, on m'invite à des trucs pas catholiques avec une virulence qui m'effraie presque. Qui m'effraie.
Je redresse les épaules, marche jusqu'à l'auberge en évitant les mains. Ça va passer, dès qu'ils m'auront croisée deux, trois fois, ils vont m'oublier, reprendre leur vie. Mais ça ne passe pas. C'est Carnaval à Carriacou, les hommes boivent toute la journée, puis toute la nuit. La musique fait vibrer mon lit. J'hallucine éveillée. Pour la première fois depuis le début de mon voyage, je m'enferme dans une vision tout en noir, impossible d'étabir la moindre relation, trop sauvages, ils n'ont pas de distance sur le monde, tout en prise directe, une vie sauvage et insouciante au présent, faite de besoins primaires qu'ils assouvissent primairement. ils ne croient qu'à la weed, le sexe et la musique...
On me suit jusqu'à l'hôtel. On tente d'entrer dans ma chambre. Bientôt, je suis enfermée, totalement recluse dans ma chambre à espérer que la musique s'éteigne. Des cris barbares, des chants, des coups de klaxon, et des canettes de bière qui éclatent contre des murs. Une ambiance de fin de fête de la musique à Paris. Je plonge dans l'univers célinien de Voyage au bout de la nuit. De la folie, la maladie qui menace l'Occidental dans ces pays lascifs et mous. Les danses lascives énervent les esprits. Des moteurs vrombissent, et la musisque reprend. Hip hop et mauvaise soul alternent avec les rythmes du carnaval.
Quand l'homme de ménage me demande d'un air coquin si mon mari doit me rejoindre, je suis à deux doigts de lui sauter à la gorge ou de m'effondrer en larmes sur le lit. Je suis épuisée par ce sentiment de vulnérabilité, épuisée de m'inventer mari et enfants en guise de mur, épuisée de ne pouvoir établir aucun contact autre que celui-là depuis une semaine, épuisée de ne pas pouvoir relâcher ma méfiance.
Je devais attendre quelques jours le bateau qui me mène à l'étape suivante. Je craque. Fais marche arrière, suis à deux doigts de prendre un avion pour rentrer. Mais l'auberge de Grenade me recueille et me redonne les forces nécessaires pour continuer. Je repartirais en avion donc, une fois de plus, pour sauter par dessus ces îles sauvages et me rendre directement à St-Vincent.







vendredi 27 février 2009

Aux Martiniquais

"Marie-pitié, mon sucre d'orge, en créole on sait nommer l'esclavage, ou les chaînes, ou le fouet, mais aucun de nos mots ou pièce de nos titimes ne dit l'abolition. Tu sais pourquoi, han?"
Texaco, p.132

Tu fais ça tous les jours?


Un jeune Grenadien fait le clown pour divertir une poignée d'Américains sortis du Ferry. Il escalade la falaise, prend la pause le temps que les appareils photo des Américains sortent de leurs étuis, et plonge dans le lac sous les applaudissements. C'est sur la remontée qu'il croise mon regard agacé et cette question pleine de reproches.

Il me répond avec mépris "c'est comme ça que je gagne ma vie". Bien plus humilié par mon regard que par l'enchantement des touristes devant son habilité de bon sauvage. Mais ce n'est pas un exploit pour moi, de faire le singe pour les touristes. Pas un exploit d'enraciner les exotismes, de danser comme ils veulent que vous dansiez, de chanter comme ils l'attendent.

Et peut-être est-ce moi qui ai tord, qui durcit l'incompréhension en refusant d'accepter les différences. Qui vous attend sur mon terrain et refuse de trouver le vôtre digne de fierté. Et peut-être derrière le masque du clown, y a-t-il celui qui prend ses spectateurs pour des pigeons. Mais devrait-on nous en réjouir?

Une fausse image


Je croyais que les îles étaient douces. Des kilometres de sable fin, de la mer turquoisse tout autour, et des locaux endormis par le bon vivre, berçant leur nonchalance à l'ombre d'un manguier. Mais elles sont arides les Antilles, les forêts denses, et des vies dont l'apreté et la rudesse ont rendu les gens durs comme le bois, on dirait des combattants toujours prêts à entrer en joute.
Il faut être robuste ici pour passer au travers d'un quotidien où rien n'est fait pour vous aider.

lundi 10 novembre 2008

Prendre la porte

Elle lut : « À l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand […], j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de la matière de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, d’un voyage sans parole; j’oppose le savoir qui nous avons, qu’il y a, tout au fond de nous, non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre parcelle individuelle, notre identité, la prison du moi), mais une ouverture intérieure, un passage parlé . » De recopier dans sa propre écriture cette lecture fait émerger des idées dont l’importance ne respecte pas leur ordre d’apparition.

D’abord, que le langage utilitaire, ce que Novarina nomme le langage de la communication, nourriture pour animaux, est le ciment d’une société. C’est sur lui que repose notre appartenance et reconnaissance à la communauté. Elle pense à ces gens qui voudraient interdire des mots sales, nègre, nain, gros, vieux, ou même des expressions qu’elle ne peut s’empêcher de lâcher un sourire en coin. Alors la société peut bien accepter quelques violences et boursouflures pour qu’on puisse sauver ce langage ouvert, cheminant à travers les incertitudes que Novarina chérit.

Elle pense ensuite au Ferdinand de ce roman avorté de LF Céline… « Ferdinand! Ferdinand! », hurle le capitaine Dagomart, « [o]ù est-il encore ce pitre? » Et Ferdinand de répondre : « Je suis embouti dans les parois, raplati, relancé dans la trempe, repris dans l’enchevêtrement, raccroché au crible des sabots, les ferrures m’emportent, pilé vif, je suis roulotté, farci lambeaux, laminé en poudre. J’évapore . » Cette façon dont Novarina se laisse submerger par la langue pour faire émerger quelque chose de plus profond, de plus vrai que la parole rationnelle lui rappelle cette petite musique du cœur (boueux), avec laquelle Céline espérait traverser la nuit. La phrase de Céline, c’est cette phrase étouffée qui tourbillonne jusqu’à trouver un passage dans un éclair ou se perdre dans des points de suspension après avoir dansé sur une musique de folie. Une explosion de liberté ou de hontes et de mots qui fuse en phrases choc ou disparaissant dans un hoquet.

Elle se dit qu’il y a deux sortes d’écrivains : ceux qui laissent la langue prendre les reines pour tisser un lien entre les corps sans avoir à passer (à être traduit) par le langage rationnel, et les autres qui se servent du langage comme un outil pour transcrire le plus fidèlement possible leur pensée. Elle ouvre le tiroir et commence à faire le tri. Untel à gauche, l’autre à gauche, lui aussi. Décidément, c’est un lieu commun chez les écrivains. Elle tombe sur Cortázar. Ah! Lui au moins… Il le dit dans Marelle, « l’écrit purement esthétique est un escamotage et un mensonge, il finit par engendrer le lecteur-femelle, le type qui ne veut pas de problèmes mais des solutions ou de faux problèmes étrangers à lui-même qui lui permettront de souffrir, confortablement installé dans son fauteuil, sans se compromettre dans ce drame qui devrait être aussi le sien ». Lui n’idolâtrera pas le langage… Mais le traître d’ajouter que la pensée contemporaine ne pourra se casser qu’en dynamitant le langage sur lequel elle se fonde.

Elle jette ses tiroirs, plutôt les étiquettes, recommence : il y a les écrivains qui cherchent à se transporter dans l’écriture et ceux qui visent l’émotion du lecteur. Novarina veut se faire submerger par « un état surgissant du langage ". Elle veut submerger le lecteur, « attaquer le monde » pour lui. Car enfin, pourquoi faudrait-il s’enfermer dans cette dialectique de la vérité profonde opposée à des artifices de surface. Le langage du corps n’est pas plus vrai, plus immédiat que celui de la raison. Il vient d’ailleurs et révèle une des cases du kaléidoscope.

Enfin, tout ça ne la dérange pas car elle s’entend avec Novarina sur le principal. « Penser n’est pas avoir des idées, jouir d’un sentiment, posséder une opinion, penser, c’est attendre en pensée, avoir corps et esprit en accueil. La pensée ne saisit pas, ne possède rien; elle veille, elle attend . » Penser, c’est slalomer dans l’incertitude, c’est un mouvement, pas un résultat. Les écrivains du fragmentaire (Pascal, Cioran, Weil) le savent bien. Ils laissent la réflexion mobile en refusant de résoudre la tension crée par la cœxistence de pensées paradoxales.

Sur ce, elle prend ses affaires, saute sur la poignée, et sort au pas de course.