mardi 30 décembre 2008
La pensée archipélique de Glissant (bis)
"La pensée archipélique convient à l'allure de nos mondes. Elle en emprunte l'ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n'est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu'elle ratifie. Est-ce là renoncer à se gouverner ? Non, c'est s'accorder à ce qui du monde s'est diffusé en archipels précisément, ces sortes de diversités dans l'étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons. Nous nous apercevons de ce qu'il y avait de continental, d’épais et qui pesait sur nous, dans les somptueuses pensées de système qui jusqu'à ce jour ont régi l'Histoire des humanités, et qui ne sont plus adéquates à nos éclatements, à nos histoires ni à nos non moins somptueuses errances. La pensée de l'archipel, des archipels, nous ouvre ses mers." (Glissant. Theorie du Tout monde, p. 31).
L’archipel de Glissant
«Nous nous apercevons de ce qu’il y avait de continental, d’épais et qui pesait sur nous, dans les somptueuses pensées du système qui jusqu’à ce jour ont régi l’Histoire des humanités et qui ne sont plus adéquates à nos éclatements, à nos histoires ni à nos non moins somptueuses errances. La pensée de l’archipel, des archipels, nous ouvre ces mers.»
Traité du Tout-Monde
«Quelle est cette splendeur ? D’un bord à l’autre de la parole établissant ses paysages ?» Pour le poème «Le grand midi», dans Le Sel noir, où elle est posée, cette question est sans doute purement rhétorique. La réponse était déjà donnée dans une strophe précédente:«Cette île, puis ces îles tout-unies, ô nommez-les. «Criez-les. Je ne veux en la mer qu’un pli d’argiles qui épient. Toute une écume terrassée.» Une mer peuplée d’îles: tel est le lieu où se plaît l’imaginaire du poète. Ce que la langue appelle un archipel. Lieu paradoxal, qui conjoint l’isolement de l’île et la mise en relation de l’ensemble. Mais lieu qui s’accorde parfaitement à la poétique de la Relation. «L’avantage d’une île est qu’on peut en faire le tour, mais un avantage encore plus précieux est que ce tour est infinissable.»
Car la plupart des îles du monde sont reliées en archipels. Chaque île appelle à la relation avec d’autres îles.Le Traité du Tout-Monde érige «l’archipel» en opérateur conceptuel. D’ailleurs le mot s’enrichit de dérivés: «archipélique», «archipéliser». L’archipel oppose sa pluralité, «ses diversités dans l’étendue», à l’esprit de système et sa rigueur unitaire : «La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu’elle ratifie.»
L’archipel est d’abord un lieu de la géographie: les réalités de l’archipel caraïbe ont proposé à Glissant le cadre et la matrice de sa pensée du divers. Puis l’image de l’archipel s’est accordée à la conscience de la métamorphose du monde: «Les régions du monde deviennent des îles, des isthmes, des presqu’îles, des avancées, terres de mélange et de passage, et qui pourtant demeurent.» Même la Méditerranée, où se sont développés les grands monothéismes et la pensée de l’Un (maintenant en proie aux crises et aux guerres où s’affrontent leurs incarnations trop humaines), «s’archipélise à nouveau, redevenant ce qu’elle était peut-être avant de se trouver en prise à l’Histoire». Dans la mondialité féconde du Tout-Monde, «aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise».L’archipel devient la forme même du monde. Rien d’éton-nant si l’œuvre de Glissant qui veut en rendre compte se soit développée comme une œuvre en archipel. La pluralité et le disparate y sont affichés comme principes constituants mais tous les livres font relation les uns avec les autres, débordent les uns sur les autres.
Chaque livre-île se distingue de tous les autres par son projet ou son écriture, irréductible dans sa singularité, mais il tient aux autres par des rappels ou des reprises. Les mêmes vagues viennent battre leurs rivages.Dans le Traité du Tout-Monde, le fragment intitulé «Le nom de Mathieu» donne un exemple de nomadisme insulaire avec l’usage que l’écrivain fait des noms: «Ces noms que j’habite s’organisent en archipels. Ils hésitent aux bords de je ne sais quelle densité, qui est peut-être une cassure, ils rusent avec n’importe quelle interpellation qu’infiniment, ils dérivent et se rencontrent sans que j’y pense.» Ainsi le nom de Mathieu: nom de baptême de l’écrivain, repris dans la fiction pour l’accorder à un personnage majeur des romans, Mathieu Béluse, «greffé, pour finir ou pour recommencer, en Mathieu Glissant», l’enfant dernier-né de l’écrivain.
Sur le site: http://www.culturesfrance.com/adpf-publi/folio/glissant/index.html
Traité du Tout-Monde
«Quelle est cette splendeur ? D’un bord à l’autre de la parole établissant ses paysages ?» Pour le poème «Le grand midi», dans Le Sel noir, où elle est posée, cette question est sans doute purement rhétorique. La réponse était déjà donnée dans une strophe précédente:«Cette île, puis ces îles tout-unies, ô nommez-les. «Criez-les. Je ne veux en la mer qu’un pli d’argiles qui épient. Toute une écume terrassée.» Une mer peuplée d’îles: tel est le lieu où se plaît l’imaginaire du poète. Ce que la langue appelle un archipel. Lieu paradoxal, qui conjoint l’isolement de l’île et la mise en relation de l’ensemble. Mais lieu qui s’accorde parfaitement à la poétique de la Relation. «L’avantage d’une île est qu’on peut en faire le tour, mais un avantage encore plus précieux est que ce tour est infinissable.»
Car la plupart des îles du monde sont reliées en archipels. Chaque île appelle à la relation avec d’autres îles.Le Traité du Tout-Monde érige «l’archipel» en opérateur conceptuel. D’ailleurs le mot s’enrichit de dérivés: «archipélique», «archipéliser». L’archipel oppose sa pluralité, «ses diversités dans l’étendue», à l’esprit de système et sa rigueur unitaire : «La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu’elle ratifie.»
L’archipel est d’abord un lieu de la géographie: les réalités de l’archipel caraïbe ont proposé à Glissant le cadre et la matrice de sa pensée du divers. Puis l’image de l’archipel s’est accordée à la conscience de la métamorphose du monde: «Les régions du monde deviennent des îles, des isthmes, des presqu’îles, des avancées, terres de mélange et de passage, et qui pourtant demeurent.» Même la Méditerranée, où se sont développés les grands monothéismes et la pensée de l’Un (maintenant en proie aux crises et aux guerres où s’affrontent leurs incarnations trop humaines), «s’archipélise à nouveau, redevenant ce qu’elle était peut-être avant de se trouver en prise à l’Histoire». Dans la mondialité féconde du Tout-Monde, «aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise».L’archipel devient la forme même du monde. Rien d’éton-nant si l’œuvre de Glissant qui veut en rendre compte se soit développée comme une œuvre en archipel. La pluralité et le disparate y sont affichés comme principes constituants mais tous les livres font relation les uns avec les autres, débordent les uns sur les autres.
Chaque livre-île se distingue de tous les autres par son projet ou son écriture, irréductible dans sa singularité, mais il tient aux autres par des rappels ou des reprises. Les mêmes vagues viennent battre leurs rivages.Dans le Traité du Tout-Monde, le fragment intitulé «Le nom de Mathieu» donne un exemple de nomadisme insulaire avec l’usage que l’écrivain fait des noms: «Ces noms que j’habite s’organisent en archipels. Ils hésitent aux bords de je ne sais quelle densité, qui est peut-être une cassure, ils rusent avec n’importe quelle interpellation qu’infiniment, ils dérivent et se rencontrent sans que j’y pense.» Ainsi le nom de Mathieu: nom de baptême de l’écrivain, repris dans la fiction pour l’accorder à un personnage majeur des romans, Mathieu Béluse, «greffé, pour finir ou pour recommencer, en Mathieu Glissant», l’enfant dernier-né de l’écrivain.
Sur le site: http://www.culturesfrance.com/adpf-publi/folio/glissant/index.html
lundi 29 décembre 2008
Mauvais poeme
Tu te souviens d’une île ?
un cygne avec sa cigogne
de ta solitude
ton cœur en rogne
de ta gratitude
envers cette ile gigogne
tes grains d’inquiétude
Source oubliée (et ca vaut mieux pour lui)
un cygne avec sa cigogne
de ta solitude
ton cœur en rogne
de ta gratitude
envers cette ile gigogne
tes grains d’inquiétude
Source oubliée (et ca vaut mieux pour lui)
Sur la balance
« le but de l’état nomade n’est pas de fournir au voyageur trophées ou emplettes mais de le débarrasser par érosion du superflu, c’est dire de presque tout. Il rançonne, étrille, plume, essore et détrousse comme un bandit de grand chemin mais ce qu’il nous laisse “fera le carat” ; personne ne nous le prendra plus. On se retrouve réduit et allégé. Pour un temps seulement : la légèreté est aussi volatile que précieuse et exige d’être courtisée et reconquise chaque jour. De retour à l’état sédentaire — qui a lui aussi ses “moyens libératoires” — il faut veiller à ne pas reprendre cette corpulence et cette opacité qu’on se flattait d’avoir perdues » (Bouvier, 2004, p. 1061).
Le livre tibétain de la vie et de la mort
Et de deux! Un compagnon de voyage aussi important qu'un Bouvier. Depuis le temps que je veux plonger un peu plus dans la culture bouddhiste.
dimanche 28 décembre 2008
L'écrivain et le politologue. Fable
"Contribuer à changer la mentalité des humanités, abandonner le 'si tu n'es pas comme moi tu es mon ennemi, si tu n'es pas comme moi je suis autorisé à te combattre': c'est une des fonctions du poète, de l'artiste, que de contribuer à renverser cet ordre des choses. Ne plus s'en remettre seulement à l'humanisme, à la bonté, à la tolérance, qui sont fugitifs, mais entrer dans les mutations décisives de la pluralité consentie comme telle. Cela va prendre beaucoup de temps mais dans la relation mondiale aujourd'hui, c'est une des tâches les plus évidentes de la littérature, de la poésie, de l'art, que de contribuer peu à peu à faire admettre 'inconsciemment' aux humanités que l'autre n'est pas l'ennemi, que le différend ne m'érode pas, que si je change à son contact, ce la ne veut pas dire que je me dilue dans lui."
Edouard Glissant, Introdution à..., p. 43.
L'artiste agit en s'approchant de l'imaginaire du monde, une utopie que les politiciens n'osent même pas esquisser. Et cela est d'autant plus important dans une époque où les idéologies dominantes vacillent. Une place se libère. "Ce n'est pas là rêver le monde, c'est y entrer." dit Glissant
Edouard Glissant, Introdution à..., p. 43.
L'artiste agit en s'approchant de l'imaginaire du monde, une utopie que les politiciens n'osent même pas esquisser. Et cela est d'autant plus important dans une époque où les idéologies dominantes vacillent. Une place se libère. "Ce n'est pas là rêver le monde, c'est y entrer." dit Glissant
Du particularisme caraibéen à la théorie du divers
"Il est probable que la créolisation linguistique opère mieux sur des territoires exigus et bien délimités: des îles, organisées ou non en archipels (Caraibes, océan Indien, îles du Cap-Vert). En quelque sorte, des laboratoires. Ces hypothèses ne portent pas crédit de la créolisation française, comme on a voulu le croire ou me le faire supposer. [...]
C'est pour ces raisons que je pense que le terme de créolisation s'applique à la situation actuelle du monde, c'est-à-dire à la situation où une 'totalité-terre' enfin réalisée permet qu'à l'intérieur de cette totalité, les éléments culturels les plus éloignés et les plus hétérogènes puissent être mis en relation et que cela produit des résultats imprévisibles"
Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, p. 19
Il avait dû fumer Glissant ce jour-là. Elle est òù la totalité-terre? Dans la logique de libre marché hérigée à l'échelle planétaire? Et la rencontre d'éléments hétérogènes? Dans le mur américano-mexicain? L'implantation de Maquiladoras qiu permet la rencontre des ingénieurs américains avec la main d'oeuvre bon marché mexicaine que les États-Unis exploitent? Dans ces nouveaux villages de riches hyper sécurisés et gardés par des vigiles pour être certain de ne pas rencontrer la misère? Dans l'écran d'ordinateur qui prétend nous mettre au contact de tout mais nous montre une image virtuelle et selectionnée, et nous enferme dans l'espace fermé de nos appartements?
Sans rapport: Le Quebec aussi se sent laboratoire de la postmodernité.
C'est pour ces raisons que je pense que le terme de créolisation s'applique à la situation actuelle du monde, c'est-à-dire à la situation où une 'totalité-terre' enfin réalisée permet qu'à l'intérieur de cette totalité, les éléments culturels les plus éloignés et les plus hétérogènes puissent être mis en relation et que cela produit des résultats imprévisibles"
Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, p. 19
Il avait dû fumer Glissant ce jour-là. Elle est òù la totalité-terre? Dans la logique de libre marché hérigée à l'échelle planétaire? Et la rencontre d'éléments hétérogènes? Dans le mur américano-mexicain? L'implantation de Maquiladoras qiu permet la rencontre des ingénieurs américains avec la main d'oeuvre bon marché mexicaine que les États-Unis exploitent? Dans ces nouveaux villages de riches hyper sécurisés et gardés par des vigiles pour être certain de ne pas rencontrer la misère? Dans l'écran d'ordinateur qui prétend nous mettre au contact de tout mais nous montre une image virtuelle et selectionnée, et nous enferme dans l'espace fermé de nos appartements?
Sans rapport: Le Quebec aussi se sent laboratoire de la postmodernité.
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